Les transports en commun ont une norme : le silence. L’autobus qui passe sur la rue Bank n’y fait pas exception. À l’intérieur, tous les yeux sont rivés sur leurs écrans, leurs propriétaires étant déconnectés du monde extérieur. On y entend uniquement le bruit de la ventilation et des roues qui frappent les nids de poule. Tout le monde évite le regard des autres : Maryam, la femme au hijab, sa petite Aisha, qui semble encore trop jeune pour avoir commencé l’école, jusqu’à l’homme au costume impeccable, sans un seul pli.
L’autobus ralentit avant de s’arrêter brusquement, faisant presque tomber Min-Hyun, une jeune femme avec plusieurs piercings au visage.
Tranquillement, un vieil homme du nom de Gérard monte à bord. Il s’aide d’une canne pour marcher et porte un bouquet de fleurs dans ses mains, au-dessus de son cœur.
« Bonjour! Bonjour! s’exclame-t-il en saluant le chauffeur d’autobus avec son chapeau. Bien le merci pour le transport. Oh! il y a des sièges vides ce matin! »
Le chauffeur se contente de fermer les portes dans un crissement bruyant.
Gérard regarde autour de lui. Il y a une place disponible près de lui, à côté de l’homme d’affaires, mais sa mallette s’y trouve. Il n’a, de toute évidence, pas envie de la déplacer. Gérard s’approche du siège, appuyé sur sa canne. L’homme en habit lui jette un regard agacé.
« Peut-il ne pas faire autant de bruit? » pense-t-il.
Aisha, quant à elle, lui jette un regard curieux, mais sa mère l’attire plus près d’elle, lui bloquant la vue.
Le vieil homme se tourne vers la jeune femme à côté de lui.
« Comment allez-vous, ma chère? » lui demande-t-il avec un sourire chaleureux.
Min-Hyun s’éloigne un peu, tirant sur son manteau de cuir avant de reporter son attention sur son téléphone.
« La météo est belle aujourd’hui, n’est-ce pas? Une journée aussi agréable, ça fait longtemps qu’on n’en a pas eu. On se croirait dans la semaine des quatre jeudis! La petite brise est juste parfaite. Et avez-vous vu le soleil? »
Min-Hyun ne le laisse pas continuer : elle enfile ses écouteurs et regarde par la fenêtre.
Derrière elle, Aisha essaie de sortir des bras de sa mère pour voir ce qui se passe, mais ne réussit pas. On ne voit que son hijab rose, de la même couleur que les fleurs du bouquet de Gérard.
« J’aime lorsque c’est une belle journée comme ça. Pas vous? poursuit le vieux monsieur. Ça rend mes visites au cimetière plus belles. Et ma femme a toujours aimé le soleil. »
Un homme roule des yeux face au monologue qui résonne dans l’autobus, et, de façon spontanée, tire la corde pour descendre au prochain arrêt. Il sort rapidement, attendant à peine que l’autobus s’arrête. Après tout, il n’allait pas rester dans le bus, alors qu’il y avait un cinglé à bord. Gérard ne semble pas s’apercevoir de l’impact de son discours, puisqu’il continue.
« Eh! Avez-vous vu le match de curling, hier soir? C’était le Canada contre la Suède. Le match était serré, mais le Canada a réussi à remporter la victoire. »
Alors que l’autobus fait un virage brusque, le vieil homme perd l’équilibre et trébuche sur ses propres pieds. Il pousse un cri en s’accrochant à un siège à proximité.
« Oh! Je commence à être un peu trop vieux pour ces bousculades. Mes jambes sont très faibles. »
Un jeune homme le fixe d’un regard intimidant. Il souffle quelques mots inintelligibles et regarde de nouveau son téléphone, ignorant la présence du vieil homme. Pendant ce temps, quelques adolescentes à l’arrière du bus rigolent en se couvrant la bouche. Elles filment la scène comme si c’était la chose la plus drôle au monde.
« Vous rendez-vous compte? Pour qui se prend-il, ce type? »
Soudain, un homme d’affaire se lève brusquement.
« MONSIEUR! Un peu de silence, svp! crie l’homme. Certains d’entre nous ont mieux à faire que de placoter. »
L’homme réactif, Richard de son prénom, a le visage en colère et pointe le vieil homme. De toute évidence, c’est une personne frustrée qui a du mal à réguler ses émotions. Il donne l’impression d’être stressé et irréfléchi, ce qu’il exprime sous forme d’impatience et de frustration. Tous les regards se tournent vers lui. Un malaise s’installe car personne ne mérite d’être traité ainsi, surtout pas un gentilhomme sociable.
Richard semble s’en apercevoir et oublie vite sa colère. Il se sent maintenant humilié et se dépêche de se rasseoir.
C’est le silence total. Mais, pas le même qu’au début – tout le monde se sent un peu mal à l’aise, et même Gérard se tait. L’autobus s’arrête, les portes s’ouvrent. Une personne sort. Le silence reste.
Une petite tête ornée d’un hijab rose sort de sa cachette derrière les jambes de sa mère. Aisha regarde le vieux monsieur avec sa canne, son chapeau et son air triste. Elle sait que ce n’est pas plaisant de se faire crier dessus.
Doucement, elle lâche la main de sa mère et s’approche de lui.
« Aisha! murmure la mère, reviens ici! »
La petite fille n’écoute pas. Elle regarde Gérard dans les yeux et prend sa main pour le réconforter.
— Maman dit que ce n’est pas poli de crier après les gens. Ça les rend tristes. Es-tu triste? Je ne veux pas que tu sois triste. J’aime tes fleurs. Elles ont la même couleur que mon hijab.
Gérard est surpris, puis il sourit.
— Ta maman semble très intelligente, dit-il en adressant un sourire à la mère en question. Moi aussi, j’aime beaucoup ton hijab. Est-ce que le rose est ta couleur préférée?
— Je l’aime bien, mais ce n’est pas ma couleur préférée préférée. C’est juste ma couleur préférée.
— Alors, c’est quoi ta couleur préférée préférée?
— Arc-en-ciel!
— Arc-en-ciel? s’étonne le vieux monsieur sur un ton exagéré. Mais, moi, je pensais qu’il s’agit de plusieurs couleurs!
La petite fille laisse échapper un hoquet de surprise qui résonne partout dans l’autobus. Le mur invisible entre les passagères et les passagers semble se briser.
— Quoi?! s’exclame la petite fille, insultée. Arc-en-ciel, c’est une seule couleur! Dis-lui, Maman!
Maryam, la mère de la petite fille, semble déboussolée par le revirement de situation.
— Euh… dit-elle.
Voyant qu’elle ne sait pas quoi dire, Gérard intervient.
— Bien, merci de m’apprendre des choses. Tu es vraiment intelligente. Je suis sûr que, si tu avais dit ça à ma femme, ce serait des roses arc-en-ciel que je lui apporterais aujourd’hui.
— Pourquoi tu lui apportes des roses? Vous ne vivez pas ensemble, comme Papa et Maman? demande Aisha d’un ton innocent.
— On vivait ensemble avant, comme ton papa et ta maman, répond le vieux monsieur. Mais, maintenant, ma femme est dans les étoiles. Je vais la rejoindre un jour, mais, en attendant, je lui apporte des fleurs pour qu’elle ne se sente pas seule.
Cette fois-ci, c’est Maryam qui ne peut contenir une expression de surprise. Même les deux filles qui filmaient baissent leurs téléphones.
— Je suis tellement désolée, lui dit-elle.
Maryam s’apprête à ajouter autre chose, mais Gérard parle en premier.
— Ne vous en faites pas, dit-il. Ma femme était merveilleuse, et j’aime beaucoup parler d’elle.
À partir de là, la conversation entre les trois va bon train, et le rire de la petite fille se fait même entendre dans l’autobus. Une gêne vient de s’envoler, et les autres passagères et passagers veulent aussi ressentir cette joie.
L’homme assis devant Richard se penche vers lui.
« Peut-être que vous devriez lui dire “désolé” », lui souffle-t-il.
Richard lui décoche un regard noir. L’homme hausse les épaules, se tourne vers la personne assise à côté de lui et commence à parler avec elle.
Rapidement, c’est l’autobus en entier – sauf Richard, bien sûr, même s’il a l’air un peu envieux de la bonne atmosphère autour de lui – qui se met à discuter.
Min-Hyun discute d’arts martiaux avec la jeune fille qui se trouve près d’elle et qui semble maintenant motivée à s’inscrire à un dojo.
Même le chauffeur d’autobus bavarde avec la passagère près de lui, tout en gardant les yeux sur la route, bien sûr.
Maryam, sa fille Aisha et Gérard sont encore en pleine discussion, et d’autres passagères et passagers se sont joints à eux.
— Connais-tu Kirby? demande Sophie, une des jeunes filles, tenant toujours son téléphone dans la main. Ton hijab est de la même couleur!
Aisha saute de joie et tombe presque lorsque l’autobus tourne.
— J’adore Kirby! Il peut tout manger. Maman vient juste de m’acheter le dernier jeu pour ma fête.
Sophie tend son téléphone à son amie et se met à fouiller dans son sac. Aisha la regarde d’un air curieux pendant que Gérard et Maryam sont encore en pleine conversation, cette fois-ci au sujet des meilleurs magasins de fleurs.
Sophie, une expression de triomphe sur le visage, sort une peluche Kirby de son sac à dos. Aisha crie presque de joie lorsque Sophie lui donne la peluche.
— C’est pour moi? Merci merci merci merci!
Sophie hoche la tête, et adresse un sourire à Maryam. Le bus arrive à destination, au terminus. Richard sort, se faufilant entre les passagères et les passagers trop absorbés dans leurs conversations pour le remarquer. Plus de dix minutes passent, et toutes et tous, y compris le chauffeur d’autobus, sont encore en train de bavarder avec les gens qui les entourent.
— Oh! Regardez l’heure! Il est 9 h 17, s’exclame un homme au fond de l’autobus. Ça a l’air que je vais être en retard ce matin. Tant pis! J’ai bien aimé discuter avec vous.
Il sort de l’autobus tout joyeux, suivi des autres qui rigolent, ayant remarqué l’heure.
— Ha! ha! ça en aura valu la peine!
— Quelle bonne façon de commencer la journée!
— Ç’a été un plaisir de vous parler. J’espère vous recroiser.
Puis, une fois que tout le monde a fait ses adieux et est descendu du bus, chacune ou chacun part de son côté : vers le cimetière, vers le parc, vers le travail. Après ce matin-là, les lieux habituels semblaient un peu moins gris.
Depuis ce temps, davantage de gens engagent la conversation à l’épicerie, sur les trottoirs et, bien sûr, dans l’autobus. Maryam, la mère d’Aisha, se met à visiter de plus en plus souvent la maison de retraite où vit Gérard, simplement pour entamer de nouvelles conversations avec lui. La jeune fille qui discutait avec Min-Hyun des arts martiaux s’est même inscrite dans un dojo. Et, bien sûr, chaque fois qu’une personne qui se trouvait dans cet autobus prenait les transports en commun, elle commençait toujours par dire : « Bonjour! Bonjour! » comme l’avait fait Gérard.
FIN
Équipe de création
Ce récit a été écrit et illustré de façon collaborative par les élèves du programme FOCUS Illustr’auteur du Conseil des écoles catholiques du Centre-Est. Ce programme donne aux élèves l’occasion d’écrire leur premier livre et de l’illustrer tout en explorant les coulisses du monde de l’édition et de la publication.
Auteures et auteurs : Daphnée Gauvin, P. L., Megan Learmonth, Felix Madon, Juliette Sarrazin
Illustratrices et illustrateurs : A. A., O. B., W. J. B. Cummings, M. G.
Enseignante : madame Karine Duquette
Élève du secondaire, Juliette Sarrazin est une écrivaine aspirante comptant déjà plusieurs publications à son actif dans les recueils Pot-Pourri (2024) et Grow a writer (2021), ainsi que quelques poèmes. L’écriture et la lecture sont des piliers dans sa vie, et elle souhaite partager son amour pour celles-ci à travers ses écrits.
W. J. B. Cummings est un citoyen d’Ottawa qui aime l’automne et raconter des histoires.
Enseignante au CECCE depuis 1997, Karine Duquette carbure à l’inspiration et cultive la créativité de ses élèves. Elle croit que les programmes FOCUS redéfinissent l’école traditionnelle et favorisent l’apprentissage par l’expérience authentique. Elle aime lire, écrire, dessiner et prendre beaucoup trop de photos.